Miroir aux alouettes

Vrai/Faux - Authentique/Inauthentique - Vérité/Mensonge - Naturel/Artificiel - Réelle/Irréelle: réflexions sur les mécanismes de la transphobie.

Au cours des dernières semaines, j’ai fait mes premières expériences de la transphobie au-delà des insultes et agression évidentes. (Tenez ! Mon logiciel Word ne reconnaît pas le mot transphobie, comme le terme transidentité utilisé plus haut). Comme pour le racisme, l’homophobie, la xénophobie, etc., tout le monde peut porter en soi une dose de transphobie, sans même sans rendre compte. Moi la première d’ailleurs, et je dois faire un travail laborieux pour m’en défaire et m’accepter entièrement.

Mes premières expériences de la transphobie m’ont valu la perte de deux amis, bien que la transidentité ait en fait servi de prétexte ou d’accélérateur à une évolution qui allait dans ce sens. Néanmoins, au cours de ces conflits, deux remarques m’ont amenée à réfléchir aux mécanismes de la transphobie, que j’aimerais vous expliquer dans cet article. Si vous êtes concerné-e, j’espère que la lecture de cette petite analyse vous sera utile.

Avant de commencer, je retranscris les deux remarques qui m’ont été faites : Au reproche de ne pas trop prendre mon expérience au sérieux, la première personne a répondu que ce n’était pas qu’elle ne la prenait pas au sérieux, mais qu’elle ne voudrait pas « être le dernier des idiots à l’avoir pris trop au sérieux ». Genre, gare à l’imposture ! Bravo ! Puis la deuxième personne a affirmé que Jeanne n’est qu’intellectualisation d’une des facettes de Patrick.

S’il existe des points communs entre l’homophobie et la transphobie, cette dernière fonctionne selon des mécanismes bien particuliers, dont celui-ci :

L’expression transidentitaire est traditionnellement perçue comme un décalage par rapport à une réalité. Dans le discours psychiatrique, on parlait et on parle parfois encore de « folie », d’ « illusion », voire de « psychose ». Pour certains psychiatres, les choses n’ont pas vraiment changé. L’observateur lambda pourra quant à lui avancer que, quand bien même il faudrait accueillir l’expression transidentitaire avec la bienveillance d’usage, celle-ci ne serait pas vraiment authentique. Au fond, je ne serais pas une « vraie femme ».  Le terme de fantasme revient aussi régulièrement. Dans le discours psychiatrique, nous sommes face à un décalage par rapport à un état sain. Dans le second propos, il s’agit d’un décalage par rapport à une soi-disant authenticité. Pour le premier ex-ami, la tromperie, la comédie ou l’erreur est évoquée. Puis finalement, dans l’accusation d’intellectualisation du second, on retrouve là encore un départ du réel pour aboutir à une construction à travers l’intellect.

Toutes ces remarques sont très parlantes. La transphobie est la plus surprenante lorsqu’elle pointe son nez là où on s’y attend le moins !

Ces remarques me rappellent une performance de l’artiste trans Lazlo Pearlman : celui-ci invite plusieurs personnes à tourner autour d’un lit où il se trouve assis, nu, et à lui poser toutes sortes de question. Une des personnes lui demande s’il n'est pas tout simplement « une femme faisant semblant d'être un homme », ce à quoi il répond : « Si c'est ce que vous pensez vraiment, c’est que vous n’avez rien compris à la question ».

https://www.youtube.com/watch?v=nEN9DX5IWFk

Cette problématique me fait penser à cette dichotomie authentique/inauthentique, qui très souvent me pose problème. Au-delà de la transidentité, peut-on vraiment envisager cette question de façon aussi binaire, avec d’un côté un réel qui serait neutre et de l’autre une couche de vernis qui servirait juste à faire joli, mais dont il faudrait immédiatement rappeler la fausseté une fois qu’on commencerait à parler sérieusement ? Le réel et l’artifice s’entremêlent inéluctablement. En quoi la jupe d’une femme cis serait authentique et celle d’une femme trans inauthentique ? Une jupe est à la fois une simple étoffe mise en forme et un vecteur de quantités de choses. Et le corps d’une femme cis dont on aurait retiré l’utérus est-il plus artificiel que celui d’une autre femme cis qui aurait conservé cet organe ? Un tatouage est-il juste un ajout superficiel ou au contraire, s’intègre-t-il au/à la tatoué-e de façon organique ? Et en général, d’un point de vue phénoménologique, existe-t-il un réel auquel on accéderait vraiment après avoir fait l’effort de le dépouiller de ses soi-disant artifices ?

Les personnes trans ont avant tout une identité de genre opposée à leur sexuation ou au sexe assigné à leur naissance. A ceux et à celles qui exigent du réel, je leur réponds que ce ressenti identitaire est bel et bien réel et que la modification du corps qui s’en suit n’est que la recherche d’un point d’équilibre pour que le corps et le ressenti soient en harmonie. Si la transition s’effectue correctement, le résultat est tout à fait authentique. Quoi qu’il en soit, une personne trans n’est pas en PVC ! Soyez rassuré-e-s ! 

Jeanne - 23.03.2016